La pénurie de tissu impose dès 1940 des quotas stricts sur la longueur des jupes et l’ampleur des manches. Pourtant, certaines maisons de couture parviennent à contourner ces limitations grâce à des astuces de coupe ou à l’usage de matières de substitution. Alors que la silhouette féminine se structure autour du tailleur, l’irruption du New Look de Christian Dior en 1947 bouleverse l’ensemble des codes établis. Les évolutions économiques et sociales, la propagande d’État comme la débrouillardise individuelle, contribuent à façonner un paysage vestimentaire unique, entre rigueur et inventivité.
La mode en 1940, entre contraintes et créativité
Au lendemain de la déclaration de guerre, l’habit s’ajuste, l’inventivité germe là où les tissus disparaissent. Dans l’ombre des restrictions sévères, une énergie insoupçonnée fait surface. Les créatrices et créateurs refusent de courber l’échine, et même frappées de plein fouet par les nouvelles réglementations, certaines maisons de couture tracent leur route. Chanel garde son cap, enfermée mais vivante ; chez Heim, l’heure est au changement de tempo. Sous les étoffes, la ténacité s’invite et repousse la grisaille.
Pas question de gaspiller : chaque coupe est pensée, chaque détail optimisé. Les manches raccourcissent, les jupes se font sobres ; la silhouette se tend, pratique, à la fois rigide et habile. À Londres, la norme CC41 ne laisse aucune place au superflu ; pourtant, la créativité tient. Hardy Amies, Digby Morton, Edward Molyneux dessinent des lignes robustes, et la tenue, loin d’abandonner tout panache, affirme sa prestance malgré la sobriété ambiante.
Quand le cuir se fait rare, on substitue le bois jusque sous les pieds. Plus de nylon ? On trace à même la peau l’illusion du bas absent. Un éclat de couleur glissé dans une robe : clin d’œil à la liberté, allusion joyeuse sur fond d’austérité.
Derrière les rideaux des grandes maisons, la haute couture s’adapte elle aussi. Worth ne cède rien à l’élégance. Heim injecte une touche de modernité. La création refuse de s’éteindre : discrète parfois, mais opiniâtre, elle reste gravée dans le paysage.
Quels styles vestimentaires dominaient la décennie ?
L’apparence devient logique, élaborée pour traverser les années et répondre à l’époque. Les vestes, sous l’influence de l’armée, élargissent les épaules. Les jupes s’allègent de quelques centimètres mais gagnent en commodité, s’invitant du quotidien au bal improvisé. L’austérité n’étouffe pas la joie : lors de fêtes cachées, les tissus respirent, les couleurs pointent, la coupe devient moins stricte.
Voici les pièces qui représentent le mieux la décennie :
- Les robes s’épurent, la taille laisse plus de liberté
- Le sac à bandoulière, inspiré de la sphère militaire, accompagne chaque sortie
- Les semelles compensées en bois apparaissent : conséquence directe du manque de cuir, avec une touche d’audace assumée
Partout, l’art du subterfuge règne : quelques traits bien placés remplacent le nylon, créant l’illusion d’un bas élégant. Les femmes n’hésitent plus à piocher dans les garde-robes masculines, adoptant pantalons amples ou tailleurs calibrés, sous l’impulsion de figures fortes, sur les écrans comme dans la vie réelle.
En 1946, la scène mode bouscule les habitudes avec l’arrivée du bikini signé Louis Réard : un tournant osé, preuve indéniable que l’inventivité résiste à toutes les pénuries.
Le New Look de Dior : une révolution féminine après la guerre
Avec la fin du conflit, tout change. Paris s’enflamme pour Christian Dior. Début 1947 : la révolution s’annonce. Les tailles se resserrent, la poitrine s’arrondit, les jupes retrouvent ampleur et longueur. La rigueur des années passées s’efface : les tissus reviennent, parfois dix mètres pour une seule jupe. Le luxe refait surface en pleine ville.
Le mot fuse dans la presse après le premier défilé Dior : “New Look”. En un instant, la silhouette explose, superpose, impressionne. La rue Montaigne devient théâtre, la société se divise entre enthousiasme et surprise. Les débats fusent, mais cet air nouveau s’impose vite. Haute couture et jeunes stylistes s’approprient ces codes : la mode française se réinvente, sous les projecteurs du renouveau.
Quand l’économie et la société redessinaient les silhouettes
Jamais l’histoire n’a autant pesé sur les vêtements. Durant les premières années 40, chaque centimètre de tissu se compte, la ruse guide la coupe. A Paris, la contrainte règle chaque vêtement ; ailleurs, beaucoup de grandes maisons tirent le rideau, incapables de tenir le rythme. Pourtant, l’ingéniosité ne tarit pas.
En France, Madame Grès dissimule habilement des messages dans ses pièces ; à Londres, chacun obéit, sans céder, aux normes strictes du CC41. Partout, on s’organise : ici, des semelles de bois pour pallier le manque ; là, l’astuce d’un bas dessiné qui sauve l’allure.
L’élégance française persiste. Vestes soigneusement ajustées, jupes droites, tailleurs épurés s’affichent en vitrine. Après la Libération, les couleurs vives et la fantaisie reprennent leurs droits, portées par un souffle de liberté retrouvé. Cette énergie innovante, puisée dans les années d’austérité, prépare le terrain au prêt-à-porter qu’on verra décoller dans les décennies à venir.
En dix ans, la mode a su transformer les manques en ressources, les restrictions en leviers de création. Là où l’époque mettait des barrières, toute une génération d’inventifs a découvert des issues inattendues, accrochant à l’histoire le souvenir d’une élégance nourrie d’ingéniosité et de circonstances.


